On dit qu'il faut « rendre » à la société. L'expression passe pour humble ; elle est pourtant un contresens. On ne rend que ce que l'on a pris, et ce glissement charge le don de culpabilité au lieu de le rendre à sa liberté.
On dit qu'il faut rendre. Rendre à la société, redonner ce que l'on a reçu, s'acquitter de sa réussite. L'expression est partout, elle passe pour généreuse et humble. Elle est pourtant un contresens sur ce qu'est le don, et ce contresens n'est pas sans effet.
L'intention, elle, est juste. Reconnaître qu'on ne réussit jamais tout à fait seul, qu'une trajectoire doit quelque chose à une école, à des rencontres, à des institutions, à une part de chance et à un collectif, est sain. Se croire l'unique auteur de ce que l'on possède est une illusion, et la gratitude qui refuse cette illusion mérite d'être défendue. L'intuition que cherchent à exprimer ceux qui parlent de rendre est juste : nous avons reçu.
Mais dans son sens fort, rendre dit autre chose que la gratitude. Rendre, c'est restituer un bien à celui auquel il appartenait. Le mot suppose une prise et une dette à éteindre. À qui rend-on, exactement ? La société n'est pas un créancier identifiable, elle ne présente ni montant ni échéance. Le don ne solde aucun compte. Parler de rendre, c'est donc emprunter le vocabulaire de la dette sans pouvoir en désigner la créance.
Ce glissement n'est pas anodin, car le mot façonne le geste. En parlant de rendre, on charge le don de culpabilité, puisqu'on ne rend que ce que l'on a pris, et parler de restituer revient à s'avouer à demi-mot en faute. On le tourne vers le passé, vers une dette supposée contractée, au lieu de le tourner vers l'effet que l'on veut produire. Et on lui retire sa liberté, car une dette se paie, elle ne se choisit pas, tandis qu'un don est une décision. Le mot rendre rapetisse ainsi le geste à l'instant même où il croit l'ennoblir. C'est peut-être ce qui explique que le don se fasse si souvent en silence, comme si celui qui donne devait à la fois accomplir son geste et s'excuser de pouvoir le faire.
Donner n'est pas rendre, c'est affecter librement une part de ce que l'on possède à ce qui nous dépasse.
Il faut donc distinguer ce que l'expression confond. Nous avons tous reçu, et la gratitude le reconnaît. Mais recevoir d'une société ne signifie pas nécessairement détenir encore quelque chose qui lui appartiendrait et qu'il faudrait lui restituer. La gratitude peut inspirer le don, elle ne suffit pas à le définir comme une restitution. Le don ne répare pas une prise, il décide d'une direction. On n'efface pas une dette, on consacre une part de ce que l'on possède à un avenir que l'on juge souhaitable. Le mot juste est celui d'affectation. Non pas s'acquitter d'un passé, mais choisir un avenir.